Drogues pendant la grossesse : effets spécifiques sur le placenta

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Drogues pendant la grossesse : effets spécifiques sur le placenta

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En plus des risques sur le foetus - comme le SAF* causé par l'alcool, les chercheurs ont étudié l'impact des substances psychoactives directement sur le placenta.
*Syndrome d'alcoolisation foetale

Publié le: 
09/03/2022
A quoi sert le placenta ?

Le placenta est un organe essentiel au déroulement harmonieux de la grossesse et au développement du fœtus. Il se forme comme l’embryon dès le début de la grossesse à partir des cellules de l’œuf fécondé. A l’accouchement, le placenta (gâteau en latin) a la forme d’une galette d’environ 22 cm de diamètre pour un poids de 500 g en moyenne.
Seul lien entre la mère et le fœtus, il remplit de nombreuses fonctions. Il permet le transport de nutriments de la mère vers le fœtus, tout comme le fait l’intestin chez tout être humain. Il transporte les « déchets » produits par le fœtus depuis le sang fœtal vers le sang maternel, ce qui permet leur élimination par le foie et les reins de la mère. Il tient lieu de poumons en régulant la délivrance d’oxygène au fœtus et l’élimination de gaz carbonique produit. Enfin il synthétise et sécrète des hormones stéroïdes (progestérone et oestrogènes), ainsi que l’hormone chorionique gonadotrope (hCG) qui sont essentielles à l’implantation et au bon déroulement de la grossesse. 

Effets spécifiques par substance

Les médicaments et les substances psychoactives traversent le placenta. Certains diffusent de façon active en détournant des transporteurs destinés à faire passer des molécules essentielles au développement fœtal. Par exemple, les transporteurs de la noradrénaline ou de la sérotonine présents sur la membrane placentaire en contact avec le sang maternel sont utilisés par les amphétamines et la cocaïne. 
Enfin la nicotine augmente l'activité de certaines enzymes contenues dans le placenta ce qui perturbe la concentration de molécules dont le fœtus a besoin.

Cocaïne

La cocaïne traverse le placenta à l’aide de transporteurs actifs. Des méthodes d’analyse sophistiquées ont montré que la cocaïne apparaissait dans le sang fœtal quelques minutes après la prise par la mère. La quantité de cocaïne passant vers le fœtus est entre 1/3 et 2/3 inférieure à celle absorbée par la mère.
Pour franchir la barrière placentaire la cocaïne se lie aux transporteurs de la sérotonine et, à un degré moindre, à ceux de la noradrénaline. En conséquence, la concentration de sérotonine et de noradrénaline va augmenter, ce qui entraîne quasi immédiatement une vaso-constriction, c’est-à-dire une réduction du calibre des artères, phénomène bien démontré en imagerie par l’échographie-doppler. Il en résulte une hypertension chez la mère et une réduction du débit sanguin foetal. La prise régulière de cocaïne entraînera un retard de croissance du fœtus et une prématurité. La cocaïne peut aussi provoquer l’accouchement prématuré par décollement et/ou rupture de la membrane placentaire.

Cannabis

Le delta9-tetrahydrocannabinol (THC), molécule psychoactive contenue dans la plante Cannabis Sativa franchit la barrière placentaire. Des études menées chez le rat ont montré que la concentration fœtale de THC est de l’ordre de 10% de celle de la mère. De plus, le THC peut se lier à des récepteurs CB1 et CB2 présents à la surface du placenta.
Les connaissances sur les effets du THC sur le placenta sont limitées. Des études ont montré une augmentation du poids du placenta et du diamètre de la veine ombilicale, que ce soit chez la femme ou chez la rate. Des analyses détaillées effectuées sur des cultures de cellules placentaires ont conclu que le THC modifiait l’architecture du placenta en agissant sur le renouvellement des cellules. 
Les conséquences du THC sur le déroulement de la grossesse sont incertaines. Certaines études rapportent une diminution du poids de naissance et une augmentation d’accouchement prématuré mais d’autres études n’observent aucune de ces conséquences. (voir aussi l’article Le THC aussi franchit la barrière placentaire).

Alcool

Le syndrome d’alcoolisme fœtal est principalement dû à une action directe de l’alcool sur le fœtus (voir article Pourquoi on ne boit pas pendant la grossesse). Peu d’études se sont intéressées à l’effet de l’alcool sur le placenta. La plupart ont été menées chez des rongeurs. Leurs résultats montraient des altérations nettes du placenta qui pourraient donc aussi participer à la survenue du syndrome d’alcoolisme fœtal. Le poids du placenta diminuait d’environ 20% par rapport aux animaux témoins. Le transfert du glucose vers le sang fœtal était réduit de 12% environ et celui des acides aminés de 30%. Une diminution de la synthèse et de la sécrétion de nombreuses molécules était observée, parmi lesquelles la progestérone qui favorise l’implantation de l’œuf et évite les contractions de l’utérus jusqu’à l’accouchement; des cytokines, molécules intervenant entre autres dans la régulation immunitaire; et des facteurs de croissance comme l’IGF1 (insulin like growth factor).

Nicotine

La nicotine traverse facilement la membrane placentaire. Elle peut alors se fixer sur les récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine nAChR (voir la vidéo VIDEO : Les effets de la nicotine sur le cerveau) présents dans tout le placenta. L’acétylcholine est synthétisée directement par le placenta. En se liant à son récepteur naturel nAChR, elle joue un rôle important dans le transfert des nutriments du sang maternel vers le fœtus, dans la régulation du flux et du volume sanguin et dans la vascularisation (= densité du réseau de vaisseaux sanguins) du placenta durant son développement.

En cas de tabagisme, la nicotine va prendre la place de l’acétylcholine et stimuler de façon régulière les récepteurs nAChR. Ceux-ci, pour tenter de réduire cette hyperstimulation vont progressivement se désensibiliser, c’est-à-dire qu’ils ne répondront plus à la stimulation ni par l’acétylcholine ni par la nicotine. 
En conséquence, la vascularisation et la prolifération cellulaire vont diminuer, entraînant une moindre oxygénation du placenta. Le retentissement sur les fonctions physiologiques se manifeste par une diminution de transport des acides aminés, une réduction de la synthèse des protéines, ainsi qu’une réduction de nombreuses activités enzymatiques dont l’une concerne une enzyme jouant un rôle important dans la différenciation sexuelle.
L’ensemble retentira sur la croissance et le développement du fœtus en entraînant une réduction du poids et un accouchement prématuré. Chez la rate gestante, les anomalies du placenta dues à la nicotine sont observées bien avant celles du fœtus.

Héroïne

L’héroïne traverse facilement le placenta. Les grossesses survenant chez une femme dépendante de l’héroïne ont un risque élevé de complications comme une diminution du poids fœtal, un syndrome de sevrage du nouveau-né, une augmentation de la mort in utero et néo-natale. 
Peu d’études ont été menées sur l’impact de l’héroïne sur le placenta. Toutefois un travail récent a étudié comparativement des placentas de femmes dépendantes de l’héroïne sous traitement de substitution à ceux de femmes n’ayant jamais consommé le produit. Les résultats ont montré que les placentas sous héroïne souffraient d’une diminution de la vascularisation.

 
En conclusion, les substances psychoactives, outre leurs effets nocifs directs sur le développement fœtal, agissent aussi sur le placenta en altérant son architecture cellulaire et ses fonctions physiologiques, ce qui majore encore les risques.

Auteur(s): 
Thierry

Fournier

PhD, Directeur de recherche

Thierry Fournier est Directeur de recherche Inserm et Directeur de l'unité 3PHM (Physiopathologie & Pharmacotoxicologie du Placenta Humain) à la Faculté de Pharmacie de Paris Descartes.

Bertrand

Nalpas

MD, PhD, Directeur de recherche émérite - Inserm

MD, PhD
Directeur de recherche émérite
Département Information Scientifique et Communication de l'Inserm

 
Les médicaments et les substances psychoactives traversent le placenta qui fait le lien entre la mère et le fœtus.
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