Des drogues dans l’eau potable ?

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Des drogues dans l’eau potable ?

En Bref

Parmi les produits détectés dans les eaux usées, on trouve des traces de médicament, et aussi de substances psychoactives. Qu'en est-il dans l'eau potable ? Quel impact sur la santé humaine et l'environnement ?

Publié le: 
08/01/2021

L’eau est un constituant essentiel de l’organisme, elle représente environ 60% du poids chez les hommes et un peu moins, 55% chez la femme, du fait d’une masse adipeuse plus importante. Les pertes d’eau quotidienne s’élèvent à environ 2,5 l par jour via l’urine, la sueur, la respiration et les selles, quantité qu’il convient de compenser. Comme les aliments, particulièrement les fruits et légumes, contiennent de l’eau, boire environ 1,5 à 2l par jour suffira pour compenser les pertes. 
En France la majeure partie des apports hydriques provient de l’eau du robinet, l’eau minérale ou l’eau de source en bouteille représentant en moyenne 0,4 l/j.

L’eau potable

L’eau du robinet est, sauf indication contraire, potable, c'est-à-dire propre à la consommation. Après avoir été captée en milieu naturel, un fleuve par exemple, l’eau subit des étapes de filtration et de désinfection. Elle est ensuite stockée dans des réservoirs ou des châteaux d’eau pour être distribuée à la population. Les eaux usées sont récupérées dans les égouts et conduites vers les stations d’épuration pour être assainies. Elles sont ensuite rejetées dans le milieu naturel et le cycle recommence.
La pollution des eaux est un sujet d’actualité préoccupant. Cette pollution a plusieurs origines : industrielle avec le rejet de produits chimiques, agricole avec les déjections animales et les produits phytosanitaires, accidentelle incluant les actes de malveillance, ou enfin domestique. Les produits contenus dans les eaux usées domestiques sont principalement les savons de lessive et les détergents mais aussi tout ce qui est contenu dans l’urine et les selles qui sont les voies principales d’élimination des médicaments et des drogues chez ceux qui en consomment.

Les résidus de médicaments

Les eaux usées sont un réservoir important de résidus de médicaments. D’abord parce que la consommation de médicaments est importante en France comme dans beaucoup de pays occidentaux, avec 48 boîtes de médicament par habitant et par an, les 3 principes actifs les plus vendus étant le paracétamol, l’ibuprofène et la codéine. Ensuite parce que l’élimination, que le produit soit transformé ou non par le foie, s’effectue dans les urines et dans les selles. 
Les stations d’assainissement auxquelles aboutissent les eaux usées n’ont pas, aujourd’hui, la capacité d’éliminer spécifiquement les polluants organiques et les médicaments. Les taux d’élimination sont variables selon la structure chimique du médicament. Aussi des traces de résidus de médicaments sont trouvées régulièrement dans les eaux à consommer, qu’elles proviennent du robinet ou d’une bouteille. Les molécules les plus souvent détectées sont la carbamazépine (anti-convulsivant), l’oxazépam (benzodiazépine anxiolytique), l'hydroxy-ibuprofène (anti-inflammatoire) ; néanmoins, leur concentration est faible, de l’ordre de quelques nanogrammes (1ng = 0,000000001g) par litre. 

Les résidus de drogues

Tout comme les médicaments, les drogues sont, après consommation, partiellement métabolisées (=transformées) puis excrétées dans les urines et dans les selles sous forme inchangée ou sous forme de métabolites qui peuvent eux-mêmes être actifs. 
Ces résidus vont rejoindre les eaux usées et suivre le même chemin que celui des médicaments. La présence de drogues dans les eaux peut aussi être due au déversage volontaire ou accidentel de produit par des laboratoires clandestins de transformation de la cocaïne ou de l’héroïne. La concentration des drogues dans l’eau avant traitement dépend de la consommation des habitants. Comme les zones que drainent les stations d’épuration sont parfaitement identifiées, les mesures par zone peuvent permettent de délimiter les aires où la consommation est forte et même d’étudier sa fluctuation en fonction du temps, tout comme cela a déjà été réalisé avec des mesures dans l’atmosphère (voir article Des drogues dans l'air qu'on respire).

Quantités mesurées par les études

Des analyses ont montré qu’en Europe la concentration de drogues dans les eaux usées, avant traitement et assainissement, peut atteindre plusieurs centaines de nanogrammes (1ng = 0,000000001g) par litre et même le microgramme (1μg = 0,000001g) par litre pour le benzoylecgonine (BE), métabolite principal de la cocaïne. La concentration de morphine a été mesurée à moins de 100 ng/l en Italie mais à plus de 600 ng/l en Angleterre. Une étude réalisée en 2010 en région parisienne a relevé une concentration médiane de 423 ng/l de BE, alors que celle d’ecstasy était très faible.
Après l’étape d’assainissement, la concentration en drogues dans l’eau réinjectée dans les eaux naturelles va être fonction de la capacité du système à épurer ces produits. Des travaux récents ont montré que l’épuration de l’amphétamine était quasi-complète (95%), contre 75% pour  la cocaïne et du BE. Celle de l’ecstasy n’était que de 50% et la méthadone semblait résistante à l’épuration. Enfin le coefficient d’épuration du cannabis et de la codéine était très variable. 
Un travail mené en 2008 en Espagne a analysé la présence de drogues dans l’eau arrivant à la station d’épuration et dans celle en sortant, destinée à être bue. De la cocaïne, du BE, de l’amphétamine, de l’ecstasy étaient présents dans l’eau entrante. A la sortie de la station d’épuration, après filtration sur sable, floculation, chlorination, la seule drogue détectable était du BE à une concentration variant de 45 à 130 ng/ml.
Les fleuves se jettent dans la mer, aussi l’eau à leur embouchure ainsi que les produits marins qui y sont présents ou cultivés sont susceptibles d’être contaminés par les drogues. De fait, une étude récente effectuée dans la baie de Santos à Sao Paulo (Brésil) a montré que les moules cultivées dans la baie contenaient de la cocaïne à une dose variant de 0,9 à 4,6 μg par kg.

Les conséquences possibles

Les quantités de drogues présentes dans les eaux, que ce soit avant ou après assainissement, sont trop faibles pour provoquer des effets chez l’être humain. Par exemple la dose moyenne d’un « sniff » ou « rail » de cocaïne étant de l’ordre de 100 mg, en admettant que la teneur en cocaïne de l’eau soit 500 µg/l comme cela a pu être observé à Barcelone, il faudrait absorber 200 litres d’eau pour arriver à 100 mg.
L’impact des faibles concentrations de drogues sur les organismes aquatiques est quant à lui mal connu car les travaux en la matière sont peu nombreux. Les études disponibles ont porté sur les moules qui sont des organismes sentinelles reconnus pour détecter les pollutions côtières. En effet, ces coquillages se nourrissent par filtration et accumulent les bactéries et les polluants dissous dans l’eau ou attachés aux sédiments. Un travail a montré que des moules exposées à des concentrations de morphine allant de 30 à 750 nanogrammes par gramme de poids présentaient une réduction de la sérotonine, de l’acétylcholine et une augmentation du GABA et de la dopamine, suggérant l’induction d’un état de relaxation. Une autre étude a montré une fragmentation de l’ADN de moules exposées à une dose de morphine égale à 100 nanogrammes par litre. Enfin la cocaïne et son métabolite (BE) est capable d’induire chez les moules une toxicité cellulaire, un stress oxydatif et une altération de l’ADN à des concentrations de l’ordre de 200 nanogrammes par litre. Par ailleurs, il a été observé que le taux de mortalité des larves de moustique-tigre augmente lorsqu’elles sont exposées à des doses de 400 µl/l d’huile de cannabis.
Au total, les résidus de drogues sont présents dans les eaux usées à des concentrations faibles mais suffisantes pour participer à l’altération des écosystèmes.

Auteur(s): 
Bertrand

Nalpas

MD, PhD, Directeur de recherche émérite - Inserm

MD, PhD
Directeur de recherche émérite
Département Information Scientifique et Communication de l'Inserm

 
Les eaux à consommer peuvent contenir des traces de médicament et de drogue
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