La musique est psychoactive

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La musique est psychoactive

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Si la musique active nos sens et nos mouvements, certains rythmes ont aussi des effets plus puissants sur le cerveau et peuvent modifier la conscience de la même façon qu'une drogue

Publié le: 
29/09/2022
Effet de la musique sur le cerveau

Dans toutes les cultures, et dès le plus jeune âge, écouter de la musique donne souvent l’envie de bouger et de danser, mouvements moteurs qui procurent des sensations de bien-être pouvant aller du simple plaisir à la joie et l’extase. Ce couplage entre les sens et la motricité, ou couplage sensori-moteur, est dû à l’action de la musique sur le cerveau. 

Le fait qu’une musique donne envie de bouger a été nommé « groove ». Le groove dépend de plusieurs caractéristiques de la musique dont le rythme, le registre, c’est-à-dire la fréquence (grave, médium, aigu) et la puissance du son mais surtout du tempo, c’est-à-dire la vitesse à laquelle se succèdent les notes ou les sons. En général le tempo (ou « beat » en anglais) va de 40 à 200 par minute, les tempos lents sont plutôt associés à la tristesse ou la réflexion et les rapides avec l’action et la joie.

A l’écoute de la musique les zones sensorielles sont activées de même que les aires motrices même si on ne bouge pas. De fait, une synchronisation s’opère entre le son perçu et le mouvement, ce qui permet de bouger, taper dans ses mains ou danser au rythme du groove. Les connaissances actuelles attribuent ce phénomène à un réseau de neurones reliant  

  • le cortex auditif, 
  • le putamen, 
  • le cervelet, structure impliquée dans l’équilibre et la coordination, 
  • le cortex pré-moteur et l’aire motrice supplémentaire, ces deux zones étant chargées de planifier et contrôler les mouvements.

 

Cas particulier de la transe

Certains rythmes, particulièrement ceux basés sur des sons répétitifs de forte puissance incluant des fréquences basses, peuvent provoquer, après une longue écoute, des altérations plus ou moins marquées de la conscience. La conscience est la capacité de se percevoir, s'identifier, de penser et de se comporter de manière adaptée. Ces altérations sont fréquemment rapportées par les participants à des « raves » alors même qu’ils n’ont pas consommé de substances psychoactives mais les altérations les plus sévères, appelées transes, surviennent la plupart du temps à l’occasion de rituels chamaniques. 
Selon la classification internationale des maladies, la transe est une altération temporaire de la conscience caractérisée par une déconnexion plus ou moins marquée de l’environnement externe. Dans sa forme extrême la transe peut être accompagnée de mouvements (bouger les doigts par exemple) dont le sujet ne se rend pas compte, d’une paralysie temporaire ou d’une perte de conscience. Des états apparentés aux transes peuvent être induits entre autres par l’hypnose ou la prise de substances psychoactives. Examinons ce qui se passe alors dans le cerveau.

Observations dans le cerveau

La cohérence du fonctionnement cérébral repose sur l’intégration à large échelle des différentes zones du cerveau par l’intermédiaire de réseaux de neurones. Selon la tâche à exécuter et le flux d’information à traiter, la connexion entre les régions se modifierait via des sortes de pôles, constitués de neurones hyperconnectés appelés «hubs». Ceux-ci permettent de privilégier le fonctionnement de zones spécifiques de la tâche à accomplir, ce qui refléterait l’état mental à un instant donné. L’étude de la configuration des réseaux ainsi que l’identification des zones activées est l’objet de nombreuses recherches particulièrement par l’imagerie fonctionnelle. La transe, caractérisée par son détachement de l’environnement extérieur, a intéressé certains chercheurs.
 
Une équipe japonaise a analysé en 2017 les modifications de l'électroencéphalogramme chez 12 sujets, en bonne santé, ne consommant pas d'alcool ni d'autres substances psychoactives, ayant déjà l’expérience des transes. Ils participaient à une danse rituelle à Bali au cours de laquelle ils incarnaient des guerriers affrontant une sorcière. Chaque participant portait un casque qui enregistrait les ondes émises par le cerveau. Les critères de l’entrée en transe étaient la survenue brutale de mouvements anarchiques ou d’une syncope associée à la fixité oculaire ou la rigidité des membres ou des mouvements de type convulsif. Au terme de la danse, 7 sujets étaient entrés en transe, pendant une durée moyenne de 8,5 min. Leur tracé électroencéphalographique montrait, durant la période de transe, une augmentation des ondes thêta et alpha, ondes associées à la relaxation et la méditation. 

L’activité des pôles connectant les réseaux de neurones a été analysée en 2016 par IRM fonctionnelle chez quinze sujets ayant une expérience chamanique confirmée. Trois passations d’IRM durant chacune 8 minutes ont été effectuées. La première sans musique, pour habituer le participant, la deuxième avec un morceau de percussion rythmée et répétitive pouvant générer un état de transe, la troisième avec une musique ne pouvant pas provoquer la transe. Tous les sujets sont entrés en transe lors de la deuxième passation et aucun dans la troisième. L’état de transe était associé à une augmentation d’activité des pôles dans 3 régions : 

  • le cortex cingulaire postérieur, zone située au-dessus de l’hippocampe et impliquée dans la remémoration de souvenirs et en particulier ceux autobiographiques ; 
  • le cortex cingulaire antérieur participant à l’attention en vue de l’action ainsi qu’à la gestion des émotions ; 
  • l’insula, zone très interne du cerveau faisant partie du système limbique, impliquée entre autres dans le contrôle des émotions et la conscience du soi. 

La connectivité entre ces zones était fortement augmentée. Enfin les liens avec le circuit auditif étaient amoindris, ce qui pouvait indiquer un affaiblissement, voire la suppression, du signal musical répétitif. Au total, l’état de transe était associé à une stimulation des zones impliquées dans la réflexion et une coupure de l’environnement auditif, probablement pour favoriser les capacités d’introspection interne.

Caractéristiques des transes

Plus récemment, des chercheurs ont mené en 2021 une étude sur l’altération de la conscience au cours des transes en utilisant d’une part un questionnaire évaluant leur expérience subjective et, d’autre part, l’enregistrement des tracés de l’électroencéphalogramme. Vingt-quatre sujets expérimentés en pratique chamanique et 24 sujets naïfs du chamanisme appariés sur l’âge et le sexe ont été inclus. Ils devaient, alors que le tracé était enregistré, écouter pendant 25 min une musique rythmée ne comportant qu’une batterie puis, en guise de témoin, un morceau de musique classique, la sonate n°15 de Mozart car elle présente de nombreuses phases de répétitions comme la musique chamanique. Le questionnaire utilisé, validé par la communauté scientifique, comporte 66 questions et explore 11 domaines, comme par exemple l'unité de conscience. Ce concept traduit le fait que toutes les expériences que nous vivons à un instant donné, par exemple lire un livre tout en écoutant le chant d’un oiseau, sont distinctes mais unifiées dans un même monde, le cerveau ayant réalisé l’intégration entre les informations véhiculées par les différentes modalités sensorielles, la vue et l’ouïe dans cet exemple.

Les sujets pratiquant le chamanisme, en comparaison des sujets témoins, avaient lors de l’écoute de la batterie des scores plus élevés dans tous les domaines, hormis l’anxiété, l’altération du contrôle et la synesthésie audio-visuelle. Ces différences n’étaient pas observées après écoute de la musique classique.

Comparaison avec des substances psychoactives

En raison des similitudes entre l’altération de la conscience au cours des pratiques chamaniques et celles produites par la prise de substances psychoactives, les chercheurs ont comparé les scores obtenus dans leur protocole à ceux de personnes ayant consommé de la psylocibine, de la kétamine ou de la MDMA dans le cadre de travaux de recherche menés antérieurement et ayant répondu au même questionnaire. 
L’état de transe chamanique était associé à des scores d’altérations visuelles complexes, d’unité de conscience et d’expérience spirituelle significativement supérieurs à ceux obtenus avec les 3 substances psychoactives. A l'inverse, les scores de synesthésie audio-visuelle, de perte de contrôle et d’anxiété étaient inférieurs. Dans les autres domaines le score chamanique était toujours le plus élevé mais la différence variait selon le type de substances. 

En résumé, l’écoute de musiques répétitives peut entraîner des altérations de la conscience similaires, voire d’intensité supérieure, à celles obtenues avec les substances psychoactives.

Auteur(s): 
Bertrand

Nalpas

MD, PhD, Directeur de recherche émérite - Inserm

MD, PhD
Directeur de recherche émérite
Département Information Scientifique et Communication de l'Inserm

 
La musique engendre un couplage entre les sens et la motricité appelé couplage sensori-moteur
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