Le cannabis, efficace contre le vomissement sauf s'il en est la cause

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Le cannabis, efficace contre le vomissement sauf s'il en est la cause

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Zoom sur le syndrome d'hyperémèse cannabinoïde qui déclenche des nausées et vomissements chez des consommateurs fréquents de cannabis

Publié le: 
15/04/2021

Le cannabis est une plante qui contient plusieurs centaines de composants. Les principaux sont le Δ9-tetra-hydro-cannabinol, ou THC, responsable des effets psychotropes et hallucinogènes, et le cannabidiol, ou CBD, aux effets principalement anxiolytiques. Aujourd’hui la substance est toujours inscrite sur la liste internationale des stupéfiants bien que de nombreux pays aient légalisé son usage à titre récréatif. 

Le cannabis « médical » contre les vomissements

Le cannabis a été utilisé dans les remèdes traditionnels pendant des siècles et son usage médical a retrouvé un regain d’intérêt depuis plusieurs années dans un cadre strictement contrôlé, les médicaments étant soit du THC pur, d’origine synthétique, soit un mélange soigneusement dosé de THC et de CBD. Le cannabis est principalement utilisé pour soulager les douleurs, stimuler l’appétit, diminuer l’inflammation des scléroses en plaques, et enfin réduire les nausées et les vomissements provoqués par les chimiothérapies anti-cancéreuses. 
Le vomissement est un système de protection contre la digestion de substances toxiques mais est aussi un symptôme de nombreuses pathologies et un effet secondaire à la prise de médicaments anticancéreux (voir aussi l'article Pourquoi vomit-on quand on a trop bu ?). 

Le centre du vomissement "area postrema" est situé dans la partie dorsale du noyau vagal dans le bulbe rachidien. Centre intégrateur du système nerveux autonome, le noyau vagal contrôle aussi la respiration, le fonctionnement du cœur, et la dilatation des vaisseaux sanguins. 

Cerveau et bulbe rachidien - coupe 3/4Les propriétés anti-émétiques (= anti-vomissement) du cannabis sont dues à sa liaison aux récepteurs CB1 et aux récepteurs de la sérotonine de type 5HT3 localisés dans le noyau vagal. 
Les essais cliniques comparant l’efficacité anti-émétique des médicaments à base de cannabis à celle de médicaments traditionnels ont conclu que ceux à base de cannabis n’étaient pas plus efficaces que les autres contre les vomissements mais que les patients les préféraient en raison de leurs effets annexes de type « bien-être ».

Le syndrome d'hyperémèse

La diffusion large du cannabis dans la population et son usage excessif chez certains a conduit à l’identification d’une nouvelle pathologie appelée « syndrome d’hyperémèse cannabinoïde » caractérisé par des épisodes récurrents de douleurs abdominales, nausées et vomissements irrépressibles, entrecoupées de périodes sans aucun symptôme.
Les scientifiques découpent le syndrome en 3 phases. 

  • La première phase, appelée prodromale, pendant laquelle des signes avant-coureurs s’installent, peut durer des mois à des années. Elle est caractérisée par des nausées matinales, une crainte de vomir et un inconfort abdominal. Pendant cette phase les sujets concernés maintiennent leur vie habituelle, s’alimentent normalement et ne modifient pas leur consommation de cannabis, voire l’augmentent du fait de son action réputée anti-émétique. 
  • La phase hyperémétique se déclenche brutalement. Elle est caractérisée par des nausées et des vomissements intenses et répétés, plusieurs fois par heure, rendant le sujet incapable de faire quoi que ce soit. Une douleur abdominale diffuse d’intensité en général modérée est souvent présente. Les vomissements entraînent une perte importante de liquide et d’électrolytes, déshydratation qui peut conduire à une insuffisance rénale aiguë. Un amaigrissement notable peut aussi survenir. Cette phase dure en général entre 1 et 3 jours mais peut se prolonger si le sujet continue son intoxication.
  • La rémission arrive après quelques jours suivant l'arrêt de la consommation.

Les données épidémiologiques

Le syndrome d’hyperémèse cannabinoïde a été décrit pour la première fois en 2004. Le nombre de cas rapporté dans la littérature médicale est faible, moins d’une centaine. Toutefois la fréquence de survenue pourrait être bien plus élevée car seuls les cas de patients hospitalisés sont dénombrés et, d’autre part, le diagnostic est souvent méconnu. Une enquête réalisée aux USA en 2010 sur 8 patients a montré qu’ils avaient effectué en moyenne 7 visites aux urgences pour ces symptômes avant que le diagnostic ne soit porté. 
Les patients décrits dans les études étaient des fumeurs de cannabis de longue date avant le déclenchement de la phase hyperémétique, depuis au moins 1 an mais jusqu’à 10 ans. La fréquence de l’usage était le plus souvent quotidienne et dépassait en général 3 joints par jour. 

Les mécanismes

Le mécanisme de cet effet paradoxal du cannabis n’est pas encore élucidé. Une hypothèse concerne l’effet du cannabis sur un récepteur, le TRPV1, dont l’activation a un effet anti-émétique. Le TRPV1 est présent dans les neurones sensitifs du système vagal innervant le tube digestif et dans le centre du vomissement situé dans le cerveau. Il est stimulé entre autres, par la chaleur intense et la capsaïcine, composant actif du piment. Le cannabis active le TPRV1, d’où son effet anti-vomissement. Toutefois des travaux menés en laboratoire ont montré que l’administration chronique de cannabis désensibilise ce récepteur TRPV1, cad le rend plus difficile à stimuler, ce qui pourrait alors expliquer la survenue des vomissements. Les mesures thérapeutiques qui ont fait preuve d’une certaine efficacité vont en faveur de cette hypothèse.

Les traitements

Le traitement le plus efficace durant la phase hyperémétique est la prise de douches ou de bains à température élevée. Cela permet de réduire les nausées, les vomissements ainsi que les douleurs abdominales. Le mécanisme d’action n’est pas encore identifié mais des scientifiques suggèrent que l’exposition à une température élevée pourrait réactiver les récepteurs TRPV1 qui exprimeraient alors leur effet anti-émétique. Des essais cliniques ont également montré que l’application cutanée de capsaïcine permettait de diminuer les symptômes de la phase hyperémétique, ce qui renforce la solidité de la piste TRPV1.
Du point de vue médical, la prise de bains ou de douches chaudes est un élément en faveur du diagnostic de syndrome d'hyperémèse.

Arrêter de fumer du cannabis est un élément clef de la disparition définitive des symptômes.

L’arrêt n’a toutefois pas un effet immédiat. En effet, pendant la période de vomissements intenses, le patient en général ne s’alimente pas, il va alors puiser dans ses réserves, en l’occurrence son tissu adipeux (=masse graisseuse). Or, en cas d’usage chronique, le cannabis est en partie stocké dans les adipocytes, cellules dont le rôle est de stocker les matières grasses. Les adipocytes mobilisés pour fournir l’énergie nécessaire vont alors relarguer le cannabis dans la circulation, ce qui contribuera à maintenir les symptômes pendant les jours suivant l’arrêt.

Auteur(s): 
Bertrand

Nalpas

MD, PhD, Directeur de recherche émérite - Inserm

MD, PhD
Directeur de recherche émérite
Département Information Scientifique et Communication de l'Inserm

 
Un usage excessif de cannabis peut déclencher une pathologie appelée hyperémèse cannabinoïde causant douleurs abdominales, nausées et vomissements
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