Le cannabis médical

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Le cannabis médical

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Reconnu comme médicament par les Nations Unies en 2020 - tout en maintenant son statut de stupéfiant, le cannabis à usage thérapeutique est en phase de test en France.

Publié le: 
18/02/2022
Les drogues sont parfois des médicaments

Les différentes fonctions du cerveau (mémoire, cognition, émotions, plaisir..) sont assurées par des ensemble de neurones (parfois des millions) qui communiquent entre eux en libérant des neurotransmetteurs. Ceux-ci agissent en se liant à des récepteurs spécifiques. Un même récepteur peut être impliqué dans plusieurs fonctions. Par exemple, les récepteurs de neurotransmetteurs naturels comme les endomorphines (enképhalines, endorphines) sont impliqués dans le contrôle de la douleur mais aussi dans le contrôle de certaines émotions et effets (plaisir, euphorie...). Il n’est donc pas surprenant que les opiacés exogènes (morphine, héroïne, fentanyl…) qui agissent sur ces mêmes récepteurs puissent être utilisés pour traiter la douleur (médicament) mais aussi comme drogues psychotropes. 

Une très vieille histoire

Le cannabis est probablement l’une des plus anciennes plantes médicinales. Le Shennong bencao jing chinois (2000-3000 av.J.-C), un des plus vieux traités sur les drogues animales, végétales et minérales la recommande pour le paludisme, la goutte, la constipation, l’appétit, les rhumatismes mais aussi pour « libérer le péché ». Trois papyrus égyptiens dont celui d’Ebers (1500 av.J.-C), conservé à l’Université de Leipzig, décrivent son usage pour les douleurs, l’anxiété, l’épilepsie et les pathologies oculaires. On retrouve le cannabis dans la pharmacopée de Galien (129-210 ap.J.-C). En France, c’est Joseph Moreau de Tours (1845) auteur « Du Haschisch et de l’aliénation mentale » qui l’introduit pour explorer la psychopathologie. Il crée le Club des haschichins où Théophile Gautier, Baudelaire, Balzac, entre autres, expérimentent le haschisch pour ses effets récréatifs psychotropes. La teinture de haschisch entre dans la pharmacopée américaine et française à cette époque et y restera jusque dans les années 1950. Il en est de même pour des cigarettes contenant du cannabis (Cigarettes Grimault & Compagnie) recommandées pour l’asthme ! En raison de ses effets indésirables sur le fonctionnement cognitif et les troubles de la personnalité, l’ONU a classé, en 1961,  le cannabis parmi les substances stupéfiantes. En 1970, la France vote une loi sévère interdisant l’usage, la production et la commercialisation du cannabis.  
Les recherches ont néanmoins continué pour décrypter les mécanismes par lesquels le cannabis agit sur le cerveau.

Deux molécules « médicament »

Le cannabis contient environ 400 substances différentes. Les deux principales sont le THC (tétrahydrocannabinol) isolé, en 1964, par un israélien, Raphael Mechoulam et le CBD (cannabidiol) isolé, en 1940, par l’américain Roger Adams. Le THC, qui est la substance psychotrope du cannabis, agit via des récepteurs appelés CB1 sur lesquels se lient, à l’état naturel, des neurotransmetteurs appelés endocannabinoïdes. Les récepteurs CB1 sont impliqués dans la mémorisation, le contrôle moteur, l’appétit, le sommeil, la douleur, les nausées et vomissements mais aussi le plaisir, l’euphorie, l’anxiété. On peut donc penser que le cannabis, en dehors de ses effets psychotropes, puisse être utilisé comme médicament pour réguler l’appétit, certaines douleurs, les nausées ou l’anxiété. Le THC est aussi impliqué dans l’amélioration du sommeil, des douleurs provoquées par les spasmes musculaires de la sclérose en plaque (douleurs spastiques) et de certaines douleurs neuropathiques, de la perte d’appétit (anorexie chez les cancéreux ou patients souffrant du VIH), la réduction des nausées et les vomissements suite à des traitements anticancéreux, par exemple.
Le CBD n’a pas ou très peu d’effet psychotrope. Son mécanisme d’action n’est pas encore totalement élucidé. On sait, toutefois, que le CBD ne se lie ni au récepteur CB1 ni au récepteur CB2. Le récepteur CB2 est le deuxième récepteur sur lequel agissent les endocannabinoïdes. Le CBD peut être utilisé pour traiter des formes rares et résistantes d’épilepsies, notamment de l’enfant, l’anxiété, certaines inflammations et déficits immunitaires.

Formulations du cannabis médical

Il existe des médicaments à base de THC et/ou CBD, vendus en pharmacie, dans certains pays. 
Le plus connu est le Sativex® contenant du THC et du CBD en quantité équivalente. Il est administré en spray par voie sublinguale ce qui permet au patient de s’auto-administrer la dose qui lui convient, notamment pour la sclérose en plaque. En France il a obtenu une autorisation de mise sur le marché en 2014 mais n’est pas disponible, faute d’accord sur le prix avec le fabricant (voir article sur le site vidal.fr).
Le Marinol® contient du THC de synthèse. Il peut être prescrit par les médecins des centres anti-douleur via une autorisation temporaire d’utilisation. 
L’Epidyolex® qui ne contient que du CBD a obtenu une autorisation de mise sur le marché en France et en Europe pour certaines formes d’épilepsies résistantes au traitement habituel.

Les données cliniques

La littérature scientifique sur l’efficacité du cannabis médical est riche avec, depuis l’année 1975, plus de 300 essais cliniques contrôlés (cad comparant deux groupes de patients, l’un recevant le traitement actif et l’autre un placebo). 
En ce qui concerne la douleur, l’analyse de l’ensemble des résultats montre que le cannabis médical, par rapport au placebo, augmente un peu (5%) la fréquence de patients dont l’intensité la douleur était réduite de plus de 50%. Chez les patients VIH le Marinol® est plus efficace que le placebo pour stimuler l’appétit et gagner du poids. Trois études montrent qu’à la dose de 20mg/kg par jour, le CBD réduit de 50% certains types de crise d’épilepsie résistantes. En ce qui concerne la sclérose en plaque, une étude a montré une diminution de 30% de la spasticité (contractions musculaires involontaires douloureuses) après 3 mois de traitement par le THC. Les patients souffrant de pathologies inflammatoires de l’intestin reconnaissaient un soulagement, toutefois, aucun effet n’était observé sur les marqueurs biologiques de l’inflammation. Les experts ayant procédé à l’analyse de tous ces essais ont néanmoins relevé des insuffisances méthodologiques, surtout le faible nombre de patients étudiés, fragilisant la valeur des résultats obtenus.
A ces résultats publiés dans les journaux scientifiques s’ajoutaient ceux obtenus suite à la prescription de THC et/ou CBD, à titre compassionnel, à des patients en fin de vie. Sous la pression de nombreux médecins et d’une partie de la population, la Californie et l’Arizona ont voté en 1996 en faveur de l’usage du cannabis médical chez les patients en stade terminal. Depuis, le cannabis médical est autorisé dans 30 états des USA, au Canada, en Uruguay, Argentine, Mexique, Colombie, Israël, et dans 21 états de l’Union européenne. Le 2 décembre 2020 la commission des stupéfiants des Nations unies (ONU) a reconnu la valeur médicale potentielle du cannabis tout en maintenant son statut de stupéfiant (médicament et drogue).

La situation en France

En France la situation est ambigüe. Comme stipulé ci-dessus, le cannabis médical peut être prescrit pour l’épilepsie et les douleurs spastiques dans un cadre strictement réglementé. A l’initiative de l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament, la France a lancé, en 2021, une expérimentation sur le cannabis médical qui durera deux ans, auprès de 3 000 patients. Cela permettra aux professionnels de santé (pharmaciens, médecins) français de se familiariser avec la prescription de cannabis médical. Cinq indications ont été retenues : les douleurs neuropathiques, certaines formes d’épilepsie sévères, nausées/vomissements et/ou perte d’appétit dus au cancer ou à ses traitements, contractions musculaires involontaires et douloureuses de la sclérose en plaques ou de toute autre maladie du système nerveux central et soins palliatifs. 
Le cannabis médical prescrit pour cette expérimentation provient d'entreprises qui en fournissent déjà à l’étranger. Il est administré sous forme orale (huile en prise sublinguale, gélules, ou fleurs séchées à inhaler avec un vaporisateur spécial). On peut regretter que l’expérimentation n’ait pas inclus les médicaments déjà sur le marché (Sativex®, Marinol®, Epidyolex®)

Effets indésirables

Les produits contenant du THC peuvent altérer la vigilance, les fonctions motrices et réflexes, et affecter le développement fœtal. A court terme on peut observer des symptômes comme de l’anxiété, de la confusion, des hallucinations, une psychose transitoire, des troubles mnésiques. À long terme on peut observer une désocialisation, une conduite addictive et une augmentation des risques de schizophrénie. Les produits contenant du CBD peuvent donner des diarrhées et des vomissements mais aussi entraîner une altération des effets d’autres médicaments. 
Il conviendra donc de respecter les doses prescrites quel que soit le produit administré et d’avoir un suivi médical sérieux.

Mise à jour du 18 février 2022 : la culture de cannabis médical est autorisée en France et publiée au JO. 

Auteur(s): 
Joël

Bockaert

Biologiste, Professeur émérite de l'Université de Montpellier

Joël Bockaert est professeur émérite de l'université de Montpellier et membre de l’Académie des Sciences.

Directeur de recherche en biologie moléculaire et cellulaire, génomique au CNRS, il a fondé le laboratoire de Génomique fonctionnelle (IGF) à Montpellier.

 
Les molécules extraites du cannabis pour l'usage thérapeutique sont le THC et le CBD
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